
Du 26 au 28 mai, la Russie organisera le premier Forum international sur la sécurité à Moscou, rassemblant des délégations étrangères et des acteurs clés russes allant des services de renseignement à Rossotrudnichestvo, l’agence culturelle qui ouvre des centres culturels russes à l’étranger. Loin d’être un nouveau salon de vente d’armes, le forum révèle une vision du monde qui non seulement rejette l’ordre mondial occidental, mais dépeint comme adversaires les gouvernements occidentaux aux ONG en passant par l’idée même d’une société civile indépendante.
Dans ce cadre, l’Occident n’est plus un partenaire ni même un rival, mais une force déstabilisatrice s’accrochant à un pouvoir en déclin. Une conférence qualifie la “Désinformation et la Manipulation” d’outils de “la Guerre Hybride de l’Occident contre la Majorité Mondiale.” Une autre élève “Contrer le Néocolonialisme” au rang de priorité sécuritaire pour la “Majorité Mondiale” — un terme qui revient tout au long du programme et signale une tentative délibérée de construire un alignement idéologique avec l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine.
Le langage utilisé marque une inversion nette des récits traditionnels occidentaux. Alors que Washington et Bruxelles mettent l’accent sur la résilience démocratique et la lutte contre la désinformation, Moscou se présente comme le défenseur de la souveraineté contre l’ingérence occidentale cachée. Nulle part cela n’est plus clair que dans une session sobrement intitulée « Les ONG comme un outil pour saper la sécurité nationale », qui positionne la société civile—un pilier de la politique étrangère occidentale—comme un instrument de subversion.
INPACT a suivi et documenté comment les ONG sont de plus en plus attaquées par des opérations d’influence russes, et des membres d’organisations humanitaires ont été arrêtés par le groupe Wagner en RCA et sont soumis à des campagnes hostiles récurrentes.

Ce n’est pas un thème marginal. Il s’inscrit aux côtés des discussions sur le terrorisme, la guerre hybride et les systèmes d’armement, plaçant ainsi les organisations humanitaires, les groupes de veille et les acteurs du développement dans la même catégorie conceptuelle que les menaces à la sécurité.
Le message aux partenaires en Afrique, en Asie et au-delà est sans équivoque : la souveraineté nécessite une protection non seulement contre les gouvernements étrangers, mais aussi contre les acteurs indépendants de toute sorte. INPACT a enquêté dans la région du Sahel et en République Centrafricaine sur la manière dont l’organisation contrôlée par le SVR, Africa Politology, a tenté de faire pression pour des lois sur les agents étrangers dans ces pays et comment le modèle de gouvernance proposé inclut la suppression des voix des médias et de la société civile.
L’Ukraine occupe, sans surprise, une place centrale dans les conférences. Les panels sur les “méthodes terroristes du régime de Kiev” et sur la “propagation du néo-nazisme” sont présentés comme des faits établis, renforcés par des expositions et des briefings officiels. L’intention semble moins axée sur le dialogue que sur la codification d’une interprétation spécifique du conflit et son partage avec de potentiels alliés internationaux.
Un élément révélateur, c’est également l’expansion du forum de la “sécurité” dans presque tous les domaines de la vie publique. Les discussions sur les “valeurs spirituelles et morales traditionnelles” se trouvent aux côtés de la logistique militaire et des systèmes de drones, ce qui suggère que la divergence culturelle elle-même est en cours de sécurisation. INPACT a récemment documenté comment l’Église orthodoxe russe est devenue un vecteur d’influence politisé et comment les services de renseignement russes ciblent le Vatican et les chrétiens non-orthodoxes.
La technologie, elle aussi, est intégrée dans cette logique de contrôle. Les panels sur l’intelligence artificielle, la cybersécurité et le monitoring financier soulignent la surveillance, la détection et la prévention. Le postulat sous-jacent est que l’ouverture—que ce soit dans les flux d’informations, les systèmes financiers ou les espaces numériques—est intrinsèquement exploitable et donc dangereuse. La récente tentative de fermeture de l’internet russe est un exemple parfait de cette nouvelle architecture de sécurité qui se met lentement en place en Russie mais qui est également devenue une solution à vendre à l’export.
Enfin, le forum semble davantage une déclaration politique dont l’objectif semble être d’obtenir le soutien de ses visiteurs internationaux. Le forum est conçu pour cimenter une vision hostile des affaires internationales actuelles et de l’Occident, qui est clairement présenté comme l’ennemi.



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