
Des histoires singulières
Ils s’appellent Serge, Nabil, Samuel, Eric et viennent de tout le continent africain. Leur point commun: ils combattent comme soldats étrangers dans l’armée russe. Certains ont même obtenu à présent un passeport du pays. Ils offrent des prix de billets d’avion aux prix cassés et font de la pub partout sur les réseaux sociaux, pourtant leur parler se révèle être difficile: des agences de voyage. Leur rôle ? Connecter ces hommes que nous avons abordés avec l’armée russe.
Via une messagerie sécurisée, nous avons donc pris contact avec Ahmed – son nom a été modifié pour protéger son identité – un jeune homme de moins de trente ans originaire d’un pays du Maghreb engagé dans l’armée russe. Il est mentionné dans un document que INPACT a obtenu. L’échange n’est pas facile et Ahmed ne cache pas son hostilité envers les pays européens. Heurté par la mort d’un de ses proches qu’il dit tué par les Français, il affiche un sentiment de revanche et n’est pas avare en menaces. D’après lui, les pays européens, comme la France, sont les prochains sur la liste de la Russie. Il nous dira à plusieurs reprises qu’il va venir nous chercher.
Nous tentons de lui poser quelques questions pour comprendre son engagement au sein de l’Armée russe. Ahmed le compare à celui des équipes internationales de football composées des meilleurs joueurs aux origines diverses qui décident de prendre la nationalité du pays qu’ils représentent : Il nous indique que sa deuxième nationalité est russe à présent, qu’il a obtenu un passeport et qu’il est fier de servir aux côtés des russes. Ahmed indique qu’il n’est pas seul dans ce cas, et qu’ils sont beaucoup d’étrangers à avoir fait ce choix.
Serge, Nabil, Samuel, Eric et Ahmed figuraient parmi les quelque 1 500 noms fournis à INPACT dans une base de données de recrues africaines de l’armée russe. À partir de cette liste, INPACT a entrepris d’enquêter sur ces individus, cherchant à comprendre leurs motivations, leur expérience et le processus de recrutement qui les a menés d’Afrique jusqu’aux lignes de front en Ukraine.
Points clés
Depuis 2023, la Fédération de Russie a intensifié ses efforts visant à faire face à la pénurie d’hommes dans les armées russes, dans un contexte marqué par une guerre d’attrition prolongée en Ukraine et par le renforcement des sanctions internationales ciblant à la fois ses capacités économiques, le secteur militaro-industriel russe et les activités de ses réseaux paramilitaires à l’étranger.
Face à ces contraintes, le Kremlin a déployé une campagne de recrutement structurée à l’échelle des ex pays de l’Union Soviétique et du Sud global, avec un accent particulier sur le continent africain. Cette campagne vise à recruter et déployer des ressortissants africains sur le théâtre ukrainien, en s’appuyant sur des réseaux transnationaux qui exploitent des vulnérabilités socio-économiques persistantes. INPACT a identifié des tactiques de recrutement qui ciblent à la fois une jeunesse aspirant à poursuivre des études supérieures à l’étranger, notamment dans des filières présentées comme stratégiques, des chercheurs d’emplois désireux d’obtenir des opportunités économiques et des candidats à l’émigration irrégulière vers l’Europe, pour lesquels la Russie est présentée comme une voie d’accès alternative.
En travaillant avec des contacts et le projet «Khachu Zhit/ I want to live», INPACT a obtenu plusieurs fichiers excel contenant des listes de recrues en Afrique dont un plus complet comprenant deux onglets:
– Une première liste de 1417 ressortissants de pays africains avec leur nom complet, leur date de naissance, un matricule militaire, la date de signature de leur contrat militaire en Russie et leur citoyenneté.
– Une deuxième liste dans le fichier excel recense les morts au combat. Elle inclut le nom, date de naissance, le matricule militaire, la date de signature de contrat, la date de décès enregistrée, le nombre de mois engagés avant le décès, la citoyenneté et l’unité d’appartenance dans l’armée russe.
INPACT a vérifié ce fichier en identifiant les traces numériques laissés par les recrues de leur passage en Russie et a pu en retrouver un nombre suffisant de personnes sur les réseaux sociaux affichant leur passage en Russie ou dans l’armée russe pour conclure que ces listings sont bien fondées. Quelques erreurs ont été identifiées concernant la nationalité de ressortissants qui peuvent être attribuées à une mauvaise entrée des données. Des recherches complémentaires ont permis d’identifier des morts au combat qui n’étaient pas mentionnés sur la liste, indiquant que le nombre de ressortissants africains engagés pourrait être plus important.
S’appuyant sur ces listes et des recherches complémentaires, INPACT a établi que le phénomène de recrutement de ressortissants africains ne constitue pas un épiphénomène isolé, mais bien l’ossature d’une stratégie délibérée et organisée. Du point de vue russe, ces recrues sont destinées à être intégrées aux vagues d’assaut employées pour saturer les lignes de défense ukrainiennes, contribuant à une logique d’usure humaine. Du point de vue des recrues, le recrutement s’inscrit dans une recherche de mobilité sociale et géographique, dans un contexte marqué par la pauvreté structurelle, l’instabilité politique et la répétition des crises sur le continent africain. Cette convergence d’intérêts asymétrique constitue le cœur de cible des campagnes de recrutement observées.
INPACT a identifié plusieurs tactiques complémentaires de recrutement, notamment le recours à des agences de voyage opérant comme intermédiaires logistiques, l’implication de soutiens locaux de la Russie, ainsi que des chaînes de recrutement par cooptation, dans lesquelles d’anciennes recrues deviennent à leur tour recruteurs. Ces dispositifs s’appuient largement sur des fausses offres d’emploi, des promesses d’études ou de régularisation administrative, ainsi que sur des filières d’immigration irrégulière. INPACT a également identifié un exemple où l’implication des services de sécurité russes a été explicitement mentionnée – le Service de Sécurité Fédéral Russe (le FSB) qui coordonnerait tout ou partie de ces filières de recrutement. Une part significative de ces activités se déroule en ligne, principalement sur les réseaux sociaux, qui constituent aujourd’hui l’un des principaux vecteurs d’information et de projection migratoire pour la jeunesse africaine.

Téléchargez notre rapport et la liste des combattants africains décédés obtenues par INPACT: ici

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