Des champs de bataille aux fils d’actualité, la Russie a changé de front. Après Wagner, Moscou mise sur une armée moins visible mais tout aussi offensive : communicants chevronnés, réseaux d’influence et officines de lobbying. En Afrique, ces nouveaux soldats du récit travaillent à installer le Kremlin dans les esprits avant de l’ancrer sur le terrain.
Rybar, African Initiative, Bureau Legint, GR Group. Ces noms encore obscurs du grand public composent pourtant la nouvelle avant-garde de l’influence russe sur le continent africain et au-delà. Leur caractéristiques, ils sont tous liés de près ou de loin aux services de sécurité russes. Ces entités privées ou para-étatiques sont devenues, depuis 2023, les principaux bras armés de Moscou pour projeter sa puissance narrative en Afrique et dans d’autres zones stratégiques.
En amont, le groupe Wagner avait posé les jalons : via son « Africa Politology » — surnommé le Back Office africain — il avait professionnalisé la communication stratégique et les campagnes d’influence, au cœur même de son offre sécuritaire à l’étranger. La mort de Prigojine et la reprise en main par le ministère russe de la Défense ont rebattu les cartes, entraînant une redistribution des leviers d’influence tout azimut. Un paysage où le secteur privé s’impose désormais comme acteur clé du soft power russe, mêlant spin doctors expérimentés, agences de contenu et relais d’influence discrets.
Ces structures ne sont pas nécessairement inféodées à l’État, mais leur proximité ancienne avec l’appareil sécuritaire russe les place au cœur d’un écosystème hybride, entre intérêt national et commandes opportunistes.
Leur mission : promouvoir les intérêts du Kremlin, quels qu’en soient le prix ou les procédés. Quatre entités clés portent cette stratégie d’influence déployée depuis l’Afrique jusqu’aux autres régions du monde.
Initsyativa 23: accompagner Africa Corps
Créée en septembre 2023, Initsyativa-23 est la structure juridique qui chapeaute le projet bien connu African Initiative, une entité présentée comme une agence de presse spécialisée sur l’Afrique, mais dont les contours réels dépassent largement le cadre médiatique. Dirigée par Artem Kureev et réputée proche des services de sécurité russes, cette plateforme est, selon les informations d’AEOW/INPACT, étroitement intégrée aux dispositifs mis en place dans le cadre des accords militaires entre Moscou et certains États africains. Elle opère souvent en tandem avec les unités de Africa Corps, déployés actuellement au Mali, Burkina Faso, Niger et Guinée Equatoriale.
Derrière son vernis journalistique, African Initiative agit comme levier d’influence dans les pays ciblés par la Russie. Le programme a donné naissance à des organisations locales aux noms évocateurs — African Initiative Burkina Faso, La Perspective Sahélienne, AFRIN Records, ou encore Ensemble Main dans la Main Niger-Russie — toutes chargées de porter une vision favorable de Moscou sans servir la souveraineté africaine.
En parallèle, le dispositif a tissé un maillage d’alliances locales avec influenceurs, journalistes, ONG et médias, souvent rémunérés. D’après une source d’AEOW/INPACT, les organisations de la société civile sont contactées par les autorités de leur pays pour une mise en relation avec un représentant d’African Initiative. Lors du rendez-vous, le représentant russe se présente comme un prolongement de l’accord militaire signé entre la Russie et le pays hôte et propose à l’ONG de contribuer au rayonnement de la Russie sur place contre une rémunération et aussi de lui présenter des organisations ou individus susceptibles de produire du contenu favorable aux intérêts russes. Ainsi African Initiative offre à la clé des rémunérations pour la production de contenus pro-russes, des voyages organisés en Russie ou en Ukraine, des formations en échange d’articles et de production de contenus pour les réseaux sociaux ou d’événements promouvant les intérêts du Kremlin. African Initiative a également créé des campagnes ouvertement hostiles aux puissances occidentales présentes sur le continent, participant à une guerre d’influence de plus en plus assumée.
En avril 2023, Viktor Lukovenko qui a été une figure de proue de African Initiative annonce le lancement de Central Asian Initiative depuis Bishkek au Kyrgyzstan. Il sera arrêté deux ans plus tard pour espionnage au côté d’une employée de la Maison Russe à Osh.
Marques de Initsyativa 23
GR Group: lobbying commerciale russe en Afrique
Créé par Andrey Gromov en 2020 à Moscou, GR Group est un cabinet de relations publiques qui propose des services de lobbying international, de conseil politique et de gestion de projets médiatiques dans 52 pays d’après son site internet. Depuis 2022, GR Group se concentre particulièrement sur l’Afrique et l’Asie Centrale. Mais derrière Gromov se cache quelqu’un de bien connu: Yulia Afanasyeva Berg, une ex-membre du Back Office Africain de Evgeny Prigojine et du groupe Wagner, et avec qui Gromov a cofondé le Centre International de Promotion des Entreprises (IBAC). Ensemble ils ont participé aux différents sommets Russie-Afrique en animant des tables rondes.
Basé sur une analyse des publications de l’agence sur Telegram, GR Group semble pousser les intérêts économiques en Afrique du le secteur de la construction avec Yulia Afanasyeva Berg intervenant comme conseillère du président de NOSTROY, une organisation représentant les intérêts du secteur de la construction, et sur le secteur énergétique et Rosatom avec des organisations particulières où l’agence est directement impliquée: IBAC (international Business Acceleration Center) animé par Yulia Afanasyeva Berg et l’ARÉA (Association énergétique afro-russe) animé par Andrey Gromov. Via IBAC, Yulia Afanasyeva Berg essaie de faire du lobbying dans le secteur des PME russes et africaines pour favoriser les partenariats mais voyage également au Togo, Tanzanie et d’autres pays africains afin de soutenir le secteur des énergies renouvelables russes dans le pays. Un point intéressant car d’après plusieurs de nos sources dans le Sahel, les entreprises occidentales se sont récemment retrouvées en difficulté notamment sur des projets renouvelables à cause d’un fort lobbying russe. La mission de l’AREA est très claire: construire une plateforme russe énergétique en Afrique en réalisant du lobbying pour créer des marchés aux conditions favorables pour les entreprises russes. Historiquement, les intérêts commerciaux russes ont été portés par Afrocom, une organisation proche du SVR, le service de renseignement extérieur russe.
GR Group a fait partie avec Yulia Afanasyeva Berg des organisations et individus impliqués dans la reconnaissance du gouvernement des Talibans en Afghanistan en décembre 2023.
Marques de GR Group
Bureau Legint – tête de pont du GRU
En septembre 2023 au Mali, juste après la mort d’Evgeny Prigojine, Viktor Boyarkin est assis au deuxième rang d’une délégation officielle russe conduite par le vice-ministre de la Défense Yunus Bek Yevkourov et le chef des opérations spéciales du GRU, le général Andrey Averyanov.
La participation de Boyarkin, ex-officier du GRU, qui a été au service de l’oligarque Oleg Deripaska, à cette réunion, aux côtés de Mirzayants, une des figures de proue de la SMP Redut, retient l’attention : son employeur, Deripaska, est donné comme l’un des bailleurs présumés de Redut.
Depuis 2018, le GRU (4ᵉ Direction) et le service international du FSB (5ᵉ Direction) réactivent d’anciens réseaux soviétiques, créant des associations économiques et des sociétés de conseil. Parmi elles, Bureau Legint, dotée d’un budget annuel d’environ 1 million de dollars, est cofondée par Viktor Boyarkin, ex-officier de la GRU, et son épouse Tatiana, anciennement comptable au siège du GRU. Boyarkin a une longue expérience en Afrique. ancien diplômé de l’Académie militaire-diplomatique de la GRU ; acteur clé lors de l’évacuation soviétique du Yémen en 1986, puis agent aux ambassades russe aux États-Unis et au Mexique jusqu’en 2003. Par la suite, il rejoint Almaz-Antey pour vendre des navires militaires à l’Afrique. En 2005, il dirige la sécurité d’Oleg Deripaska et orchestre des opérations destinées à neutraliser les grévistes dans une mine de bauxite en Guinée, en orchestrant le remplacement de responsables jugés hostiles par des personnes loyales à Moscou. En 2006, il intervient au Monténégro pour influencer un référendum d’indépendance pro-Kremlin. Afin de masquer son rôle opérationnel, Boyarkin délègue les apparitions publiques de Legint à Anastasia Samarkina (parente éloignée de son épouse), qu’il nomme PDG. Celle-ci s’illustre dans les cercles diplomatiques — réception d’ambassadeurs, forums internationaux, signature de mémorandums avec de grandes entreprises publiques.
Boyarkin a également fondé l’Association de Coopération Économique avec des Pays Africains, en partenariat avec la Fondation Russkiy Mir. Depuis 2023, cette structure mène un programme intitulé « Russia–Africa : friendship across years and distances », impliquant des figures publiques telles que le cosmonaute Sergei Kud-Sverchkov, envoyé dans plusieurs pays (Sénégal, Mali…) pour promouvoir les “valeurs russes” et l’amitié avec la Russie.
Il crée aussi un Conseil consultatif d’affaires pour la Libye. Son directeur exécutif est Yevgeny Sosonkin, officier de la 5ᵉ Direction du FSB. Ce conseil permet d’étendre les résidences de renseignement au Moyen-Orient — Sosonkin est mentionné comme responsable des relations économiques du Bureau Legint, notamment lors du sommet Russie–Afrique. Sur ses canaux de communication, le Bureau Legint communique principalement sur la Libye.
Marques du Bureau Legint
Rybar: le complexe militaro industriel russe sur les nouveaux fronts africains et asiatiques
Rybar LLC (également appelé Rybar, Rybar OOO ou Project Rybar) est une organisation médiatique russe créée par Denis Shchukin et Mikhaïl Zvinchuk. A l’origine, Rybar était un simple canal Telegram lancé en 2018 pour couvrir les conflits internationaux puis est devenu une plateforme très influente pro-Kremlin avec plus de 1.3 million d’abonnés sur Telegram. La plateforme diffuse des contenus militaires et géopolitiques sur Telegram, VK (réseau social russe) et RuTube (équivalent russe de YouTube).
Rybar qui publie des analyses et fait le suivi de la guerre en Ukraine côté russe, est également utilisé fréquemment comme pivot informationnel et chambre d’amplification pour lancer des grandes campagnes notamment contre des entreprises françaises qui ont vocation à atteindre des audiences variées hors du théâtre ukrainien.
Le projet a été initialement financé par Evgueni Prigojine (aujourd’hui décédé), oligarque russe en charge du groupe Wagner. Rybar travaille au profit du Ministère de la Défense russe et est soutenu financièrement par Rostec, une entreprise publique russe du secteur de la défense, sanctionnée par les États-Unis depuis juin 2022. Rybar et ses fondateurs sont sous sanctions internationales depuis 2023 et font l’objet d’une offre de récompense par le Département de la Justice américain.
En Septembre 2023, Rybar a lancé un cursus OSINT au sein de l’Université Synergie de Moscou afin de former les communicants et créateurs de contenu à l’utilisation de l’OSINT pour enrichir leurs productions. L’école Rybar a ensuite ciblé le Kazakhstan, Kyrgyzstan, Ouzbékistan et les Balkans, des zones clés pour les objectifs d’influence russe actuels.
La plateforme est entrée depuis quelques semaines dans une 3e phase d’expansion avec la création de canaux dédiés à l’Afrique (AFRIKAR) et l’Asie Centrale (TURANAR), zones prioritaires d’intérêt russe en dehors de l’Ukraine et l’Europe. L’ensemble de la plateforme a une chronique sur la chaîne SOLOVIEV Live du nom du présentateur russe, fer de lance du soutien médiatique de la guerre du Kremlin en Ukraine. RYBAR n’hésite pas à évoquer les compétiteurs stratégiques de la Russie, notamment français de façon critique et sert de pivot d’embrasement des campagnes d’influence du Kremlin.
Marques RYBAR identifiées
Wagner a disparu, mais l’influence russe, elle, n’a jamais été aussi agile. Place aux spin doctors, aux agences de lobbying et aux stratèges de l’ombre. Rybar, African Initiative, Bureau Legint, GR Group… Derrière ces noms encore confidentiels se cache la nouvelle garde rapprochée du Kremlin. Leurs armes : la propagande calibrée, les réseaux locaux savamment entretenus, les campagnes de dénigrement ciblées. Leur méthode : se glisser dans les interstices de la coopération économique, culturelle ou militaire, jusqu’à façonner le récit dominant. Après les mercenaires, voici les influenceurs d’État — discrets, adaptables, et redoutablement efficaces. Une guerre sans uniforme, mais avec les mêmes objectifs : gagner du terrain, dans les têtes comme sur la carte.

Leave a comment