Guerre Maritime à l’Ère Houthi en Mer Rouge
Depuis les tueries du 7 Octobre 2023 perpétrées par le Hamas et ciblant Israël, un certain nombre de groupes armés régionaux, principaux proxies de l’Iran, ont déclaré leur soutien militaire à l’organisation armée palestinienne contre Israël et l’Occident. Parmi eux, les Houthis, groupe armé yéménite, visent à présent le trafic maritime en Mers Rouge et d’Arabie qui représente 12% du trafic mondial. Dès novembre 2023, les Houthis lancent une véritable guérilla maritime visant à contrôler et empêcher l’accès des voies maritimes à certains navires commerciaux en les attaquant. Cette altération de la navigation commerciale mondiale a déjà des effets négatifs : augmentation des coûts logistiques pour naviguer sur des routes plus sûres mais plus longues, augmentation des coûts d’assurance, abandon par certaines sociétés de la destination Israël pour pouvoir continuer à passer par le détroit de Bab el Mandeb, accroissement de la violence contre des civils, dommages aux infrastructures et internationalisation de cette guérilla avec l’implication américaine dans les eaux locales et l’armement des Houthis par l’Iran, de la Chine et probablement la Russie.

Face à cela, le 17 janvier 2024, le Département d’Etat désigne à nouveau Ansarallah comme groupe terroriste. En réponse à cette décision entrée en vigueur le 17 Février, les Houthis annoncent la création d’une organisation présentée comme l’organe de coordination des actions en mer des Houthis: le HOCC, Humanitarian Operations Coordination Centre. Derrière elle, l’homme le plus puissant du mouvement Houthi: Ahmed Hamed.
Le HOCC , faux-nez humanitaire
En réponse aux décisions américaines, Mahdi Al-Mashat, le Président du Conseil Suprême politique Houthi, signe deux décrets. Le premier concerne l’interdiction des navires ayant des propriétaires israéliens, britanniques ou américains ou les bateaux ayant navigué dans les eaux israéliennes de se présenter en Mer Rouge/ détroit de Bab El Mandeb/ Mer d’Arabie. Le deuxième concerne la création du Centre de Coordination des Opérations Humanitaires (HOCC). Dans le décret, le HOCC est directement affilié au bureau du Commandant Suprême des Forces Armées et a une entité juridique propre qui est enregistrée à Sanaa.

Le décret décrit les objectifs et missions du HOCC. Le centre a en effet pour objectif officiel de contribuer à “atténuer les effets et les répercussions humanitaires (sur les civils et les biens de caractère civil) sur le théâtre des opérations militaires (terrestre, maritime et aérienne) par l’adhésion aux enseignements islamiques et le respect du droit international humanitaire et d’autres règles pertinentes”. Les missions affichées du HOCC sont donc la communication et coordination en interne et en externe avec toutes les parties, les agences gouvernementales et non gouvernementales et les organisations internationales compétentes pour faire respecter l’interdiction de navigation. Le HOCC revendique une mission de sécurité maritime selon ses termes. Le mouvement armé sanctionné impose lui-même ses propres sanctions.

En réalité, le HOCC institutionnalise en fait la guérilla maritime menée par le groupe armé. A la fois opération de guérilla et d’influence, le HOCC a mis à disposition des moyens de joindre l’organisation directement (radio, numéro de téléphone et emails) pour les navires. INPACT pense que le HOCC a en fait la mission de cibler, harceler les navires identifiés, communiquer des informations aux forces armées Houthis en vue d’attaque et potentiellement de négocier un droit de passage avec certains bateaux. INPACT n’a pas pu déterminer si le HOCC contactait directement par radio les navires engagés dans le détroit.
L’organisation s’appuie aussi sur une communication en ligne forte pour essayer de se donner de la légitimité, lui conférant de l’autorité: réseau coordonné de comptes sur les réseaux sociaux qui vante l’efficacité du HOCC pour assurer la sécurité, relai des éléments de langage du HOCC.


Ansarallah Media Center, l’organe de propagande des Houthis, diffuse même une vidéo promotionnelle du HOCC sur ses réseaux sociaux.

Le HOCC a entrepris un travail de lobbying et de harcèlement en contactant les acteurs du secteur maritime: armateurs, compagnies d’assurance, organisations maritimes,navires pour les informer de l’interdiction de naviguer pour certains navires et rassurer les acteurs que les navires hors critères d’interdiction de navigation ne seront pas sujets des attaques des Houthis. Mais sans réponse, le HOCC commencerait à harceler.

Ces communications ont forcé les autorités yéménites à envoyer des démentis concernant la légitimité du HOCC et son appartenance au groupe des Houthis.

Derrière le HOCC, Ahmed Hamed l’homme fort des Houthis
D’après plusieurs sources ouvertes et humaines d’INPACT, le HOCC est dirigé par Ahmed Mohamed Yahya Hamed, plus connu sous le nom d’Abu Mahfouz ou Ahmed Hamed.
Ahmed Hamed est le directeur de cabinet de Mahdi Al Mashat. Il est aussi le Président exécutif du Conseil Suprême pour la Coordination et la Gestion des Affaires Humanitaires et de la Coopération Internationale. Il est connu sous le nom de ra’is al-ra’is, le “président du président” car les décisions stratégiques du gouvernement Houthi ne sont pas prises sans son aval. C’est l’un des hommes les plus forts du pays d’après le rapport du Panel des Experts de l’ONU de 2021. L’influence de Hamed au sein du gouvernement Houthi s’explique par sa relation historique avec Abdelmalek al-Houthi, le chef du mouvement Houthi. Hamed est son homme de main à Sanaa. Ahmed Hamed est aussi né dans le village de Marran en 1972 comme Hussein Badr al-Din al-Houthi le frère d’Abdelmalek et le fondateur du mouvement Houthi.


Le Conseil Suprême pour la Coordination et la Gestion des Affaires Humanitaires et de la Coopération Internationale (SCMCHA en anglais) dont il est président a été créé en 2019 pour remplacer l’Autorité nationale de gestion et de coordination des affaires humanitaires et de relèvement après sinistre qu’il dirigeait déjà. Elle supervise l’importation et la distribution de toute l’aide humanitaire sur les territoires contrôlés par les Houthis. Le SCMCHA a adopté une posture agressive contre l’aide humanitaire internationale et prédatrice dès sa création. Hamed a en effet instauré dès 2019 une taxe de 2% sur l’aide humanitaire dans les zones contrôlées par les Houthis. L’organisation pour la défense des droits humains, Mayyun, a pu documenter le détournement de fonds de l’organisation sous Ahmed Hamed pour financer des combattants Houthis et leurs familles.
Ahmed Hamed a aussi un historique de détournement de fonds dans ses rôles précédents. D’après le Sanaa Center, Hamed aurait détourné l’argent du Fonds de protection de la jeunesse, de celui de l’Autorité générale des assurances et des retraites et aurait transféré à son bureau l’Autorité de la zakat (impôt collecté dans les zones sous contrôle des Houthis).
Sa nomination à la tête du HOCC montre l’importance de l’organisation qui est placée de facto sous l’autorité du Président du Conseil Suprême Politique et fait le lien avec les forces armées Houthi. Cela peut aussi indiquer l’ambition prédatrice du HOCC à terme.

Le Mode Opératoire: la Guérilla Maritime
Depuis novembre 2023, les Houthis se livrent à une véritable guérilla maritime qui inclut harcèlement des navires par radio pour leur demander des informations sous peine d’être ciblés, prise d’otage des équipages, utilisation de drones, destruction des navires, prise de contrôle d’un corridor maritime et mise en danger de la navigation. La liste des bateaux touchés et le mode opératoire ne laissent pas de doute sur l’intention: une volonté claire de destruction des navires.

Certains grands armateurs ont pris des décisions stratégiques en fonction de l’agressivité Houthi: COSCO a arrêté de desservir Israël tandis que MAERSK a renoncé pour le moment à naviguer au sud de la Mer Rouge.
Mais les attaques des Houthis ont aussi eu indirectement des conséquences sur l’infrastructure des câbles sous-marins qui transitent dans la zone. Le 18 février 2024, le navire RUBYMAR (IMO: 9138898) sous pavillon de Bélize est touché par une attaque Houthi alors qu’il navigue en Mer Rouge. Alors qu’il dérive pendant plusieurs jours, son ancre aurait probablement endommagé les câbles sous-marins à proximité entraînant un arrêt des connexions.

Bien que les Houthis démentent leur implication dans la destruction des câbles, leur action est bien à l’origine de la suite d’événements qui a provoqué cette coupure sur une infrastructure aussi stratégique.

Une guerre de long terme
INPACT a contacté le HOCC qui, après un échange préliminaire, a refusé de répondre aux questions.
D’après Mohammed Al-Basha, analyste sécuritaire sur le Moyen Orient basé à Washington, avec qui INPACT a dialogué, les attaques maritimes ont vocation à durer sur le long terme et représentent une opportunité d’enrichissement claire: “Les dirigeants houthis ont présenté une nouvelle exigence pour mettre un terme à leurs attaques maritimes : mettre fin à la guerre au Liban. Il est fort probable que les Houthis continueront d’attaquer les navires israéliens, américains et britanniques même après les conflits de Gaza et du Liban, cherchant à se venger de la mort d’individus liés aux Houthis et des dommages causés aux infrastructures. L’un des moyens possibles pour les Houthis de mettre en place un mécanisme de recherche de rentes auprès des navires maritimes est de passer par le HOCC, une branche de leur appareil militaire et de renseignement. Dans ce scénario, le HOCC pourrait d’abord facturer aux navires des frais d’enregistrement et exiger plus tard des paiements pour un passage en toute sécurité en installant un point de contrôle maritime virtuel à un point d’étranglement stratégique. Depuis février, j’ai confirmé que le HOCC était en contact avec les principaux courtiers, consultants et entreprises maritimes, indiquant qu’ils avaient développé une base de données de cibles. Un précédent en la matière a été observé au début des années 2010, lorsque des sociétés liées à l’armée et aux responsables de la sécurité yéménites ont travaillé avec des courtiers en sécurité maritime pour louer des navires de guerre et des marins yéménites comme escortes privées pour les navires marchands et les pétroliers traversant le golfe d’Aden, infesté de pirates, à des coûts pouvant atteindre 55 000 dollars par navire et par voyage. Les Houthis pourraient reproduire ce modèle pour générer des revenus en assurant la sécurité des grands pétroliers par l’intermédiaire de sociétés affiliées. Quoi qu’il en soit, l’instabilité en mer Rouge sous le contrôle des Houthis n’est pas près de prendre fin.”.
Par ailleurs, le HOCC et son dirigeant ne sont pas sur les listes des sanctions internationales même si la désignation des Houthis comme groupe terroriste par les Etats-Unis limite ce que le HOCC peut faire.

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