(Ordre de) Débandade en Azawad

En voyant une unité complète être détruite et capturée par les indépendantistes du Nord Mali, c’est la fin du mythe de Wagner et Africa Corps, unité d’élite au service de la politique extérieure de la Russie. Après une prise de Kidal portée au rang de symbole tant pour Wagner que pour les FAMa, désormais, face à une force armée capable de manoeuvrer, il est évident que la valeur morale et tactique des hommes de Wagner n’est pas celle des vidéos de propagande servant au recrutement. Grâce à des documents exclusifs récupérés, plongée dans l’organisation de Wagner au Nord Mali.

A des milliers de kilomètres de la Russie, allongé au milieu de cadavres de ses camarades, un combattant russe torse nu se rebelle contre un énième passage à tabac pour vérifier s’il est mort ou non. L’homme se relève, part en courant et lance des pierres sur des combattants du CSP ou du JNIM. Ces derniers, surpris, finissent par l’abattre. Drôle de guerre pour ce russe qui ne reverra pas sa famille.

Quel est le point commun entre Nikita “Belyi”, le blogueur de la célèbre chaîne Telegram russe Greyzone, Serguey “Prud”, un ancien des forces spéciales de la police ou Igor “Chachlik”, Dmitri “Rysam” ou “Vara” et Alexey “Bari”, des vétérans ayant déjà combattu en Libye, Syrie, Centrafrique pour Wagner ? Tin Zaouatine qui sera leur tombeau, au nom d’un partenariat de défense entre la junte malienne et le Kremlin. 

Ruée sur l’or

Bien que la Russie ait justifié ses opérations contre les forces séparatistes au Mali dans le cadre de son accord de sécurité avec le gouvernement malien, Wagner a clairement une arrière-pensée en tête depuis 2021: accéder aux abondantes réserves d’or du pays. Cela tombe bien, le Mali en regorge, notamment celles qui sont exploitées artisanalement au nord du pays. Une zone stratégique qui n’a pas échappé à Wagner qui essaie d’assurer le contrôle des mines d’or artisanales entre Gao et Kidal. Cette dernière se trouve à proximité directe des gisements d’or exploités artisanalement par les factions touareg du nord Mali. Et la prise de la ville en novembre 2023 par Wagner n’était pas dénuée de vue sur ces gisements comme le montre la carte présentée ci-dessous.

Figure 01 : Vue d’ensemble des sites miniers au Mali, corrélés avec les incidents impliquant Wagner, relevés après avril 2023 – Données ACLED, carte AEOW

Pour le CSP (et le JNIM), en cherchant à prendre le contrôle des dernières villes du Nord Mali, les FAMa et les mercenaires russes sont entrés dans le sanctuaire historique des Touaregs dans l’Adrar des Ifoghas. En effet, organisées sous un format pyramidal qui voit la faction Ifoghas en haut de celle-ci, le quadrilatère Tessalit-Boughessa – Tin Zaouatine-Tin Essako-Kidal abrite les campements de nombreuses familles des cadres et combattants du CSP. Et, Tin Zaouatine côté Mali regroupe plusieurs sites d’orpaillage d’or sous le contrôle des mêmes cadres, leur assurant de confortables revenus. 

La prise de contrôle de ces sites par Wagner est clairement une opportunité de mettre la main sur l’un des sites les plus prolifiques d’Afrique de l’Ouest, avec des installations déjà en place et plusieurs plateformes aéroportuaires à proximité pour sortir le minerai brut ou raffiné sommairement. A l’identique de ce qui a été fait au Soudan notamment.

Figure 02 : Vue d’ensemble des sites d’orpaillage dans la zone frontalière MALI-ALGERIE, localité de TIN ZAOUATENE

Une opération ambitieuse mais loin des réalités connues du Nord Mali

En commençant par une reconnaissance à In Afarak depuis la base de Tessalit le 20 juillet 2024, FAMa et leurs alliés russes ont réveillé tout l’appareil militaire et politique du CSP, comme l’ont fait remarqué de nombreux supporters du mouvement indépendantiste regroupant les mouvements arabo-touareg, Alghabass Ag Intallah commandera alors lui-même les opérations sur le terrain, ce qui n’avait pas été le cas pour la prise de Kidal.

In Afarak est une ville frontière servant à la fois aux commerçants et aux trafiquants, point d’étape avant le passage en Algérie ou pour descendre vers les villes du Nord Mali. Malgré des annonces victorieuses de la DIRPA de contrôle total, les FAMa et Wagner n’ont rencontré aucune résistance et ont quitté la ville après leur passage.

En parallèle, un autre élément a quitté Tessalit pour aller d’abord reconnaître Boughessa puis via le oued d’Achibriche, a tenté d’arriver par l’Ouest et le Sud aux abords immédiats de la ville de Tin Zaouatene côté malien le 23 juillet 2024. La colonne est ciblée par une attaque à l’IED, fait confirmé dans les différents canaux Telegram russes.

Les troupes du CSP ont commencé à se mettre en place pour cibler la colonne de véhicules FAMa / Wagner, dès le 25 puis le 27 juillet 2024.

Pris au piège d’une embuscade tirée tout droit du  manuel de combat d’infanterie, les FAMa et Wagner se sont dispersés et ont cherché à fuir vers le Sud. Sans avoir conscience qu’ils venaient de rentrer dans une piste encaissée entre deux mouvements de terrain, la colonne s’est retrouvée prise sous le feu du JNIM au Sud et du CSP au Nord.

Un hélicoptère a été dépêché depuis Kidal, vraisemblablement pour prendre en charge les blessés. Cet appareil, pris pour cible, connaîtra un “poser dur” juste avant l’ex-camp Minusma dans le quartier Aliou à Kidal.

Figure 03 : Chronologie de l’opération FAMa / Wagner et des différentes attaques menées par le CSP et le JNIM. – Source : AEOW

Figure 04 : Chronologie de l’opération FAMa / Wagner et des différentes attaques menées par le CSP et le JNIM. – Source : AEOW

Ces combats ont rapidement tourné à l’avantage du CSP, à la fois par la tactique mise en place mais également par les particularités du terrain : mouvements de terrain servant de couverts naturels, sol mélangeant sable mou et pierriers rendant difficile la progression en véhicule, tempête de sable.

Au total et selon plusieurs bilans croisés, compte et sources consultées, entre 50 et 67 mercenaires russes et une dizaine de soldats maliens ont été tués dans cette bataille. Une quantité de matériels de guerre a été récupérée par le CSP et le JNIM, chacun communiquant sur ce butin symbolique. Le CSP annonce 84 morts côté Wagner “en état d’être comptés” dans son communiqué. A titre comparatif, une centaine de combattants (estimation haute) ont été tués en Syrie en 2018 par la coalition internationale lors de la bataille de Kasham. Le Mali devient l’une des plus grosses débâcles du groupe en Afrique.

Figure 05 : Butin revendiqué par une section de combat du CSP – Source : URL

Découverte de l’ordre de bataille de Wagner au Nord Mali

Suite à un appel sur les réseaux sociaux, AEOW a pu récupérer des documents confidentiels en russes sur le champ de bataille et est en mesure de définir une ébauche d’organisation pour Wagner au Nord Mali. Grâce à ces documents, AEOW a pu reconstituer les unités militaires de Wagner engagées dans l’action, identifier certains individus grâce à leur call-sign et matricule et connaître le type de véhicules utilisés.

Le dispositif Wagner dans le Nord Mali repose sur des unités de renseignement, d’appui et de combat. 

Quatre unités de renseignement avec 25 hommes par groupe sont installées à Tessalit et Kidal avec un total de 100 hommes qui y sont assignés et deux unités de drone sont localisées à Anefis et Tessalit. A cela s’ajoutent deux unités de défense aérienne à Kidal et trois unités d’appui (l’une d’entre elles recrutait récemment pour la Biélorussie) à Aguelhok et Kidal. Trois ou quatre unités de combat sont positionnées à Anefis, Kidal et Aguelhok. Parmi ces dernières, deux ou trois groupes du 13e détachement d’assaut sous la direction de “Prud” qui a été nommé comme Serguey Shevchenko sur les chaînes Telegram, mais que nous avons identifié comme Serguey Nechaev, ancien des unités spéciales de réaction rapide (SOBR) de la Garde National “Rosgvardia” . Il a été chef de section en Libye et en Syrie pour le groupe Wagner auparavant comme nous avons pu le voir grâce à des bases de données additionnelles à notre disposition.

Figure 06 : Carte générale avec les implantations des différentes unoités de l’Africa Corps par base – Source : AEOW

Vétérans du groupe Wagner terminent au Nord Mali

Ces combattants ont pour certains été identifiés avec leurs fonctions et leurs états de service. Il est possible de constater que certains ont déjà œuvré en Syrie, en Centrafrique, en Libye.

Le plus célèbre d’entre eux, Nikita Fedyanin, est bien sûr l’administrateur du groupe Telegram Grey Zone créé il y a plusieurs années pour soutenir la communication du groupe Wagner et documenter les campagnes de ces nouveaux mercenaires. D’après plusieurs média, il aurait pris part aux campagnes du groupe Wagner en Syrie et en Afrique.

Figure 07 : Nikita Fedyanin retrouvé mort à Tin Zaouatine.

Depuis le 23 juillet 2024, la chaîne Telegram Grey Zone n’est plus mise à jour, ce qui semble confirmer sa mort sur place. Le dernier message était une photo de membres du groupe Wagner dans un véhicule blindé au Sahel. 

Dans les documents confidentiels reçus, AEOW a pu identifier certains membres du groupe Wagner associés à des véhicules. 

Avec le matricule 1381, nous avons pu l’identifier comme Denis Anatolevich Dmitrov avec les callsign suivants Pekhota ou Gurokhen. Ancien de l’infanterie, il était engagé auparavant en Libye et en Syrie pour le Groupe Wagner. Il fait partie du groupe d’artillerie combiné. Cela pourrait être cet individu qui est prisonnier.

Dmitry Olegovich Boud, matricule M-0123, alias Volchok, est un ancien du Ministère de la Défense. Il était auparavant engagé en Centrafrique et en Syrie pour le groupe WAGNER comme chef de groupe appui. Au Mali, il aura avec lui un certificat indiquant à qui transférer son salaire en cas de décès. D’après les images des morts qui ont circulé, cet individu lui ressemble et il aurait donc pu périr. 

Alors que les corps des alliés russes révèlent des visages plutôt jeunes pour la plupart, AEOW a pu identifier d’autres individus grâce aux documents récupérés sur les lieux. Il s’agit principalement de vétérans du groupe Wagner grâce aux documents récupérés. Ils ont tous passé du temps dans plusieurs campagnes africaines ou syriennes

Figure 08 : Tableau récapitulatif des informations contenues dans les pages de carnet trouvé sur la zone de combat – Source : AEOW

Et après cette défaite cuisante ?

Plusieurs questions restent en suspens. La première est le sort des prisonniers russes.

Plusieurs canaux Telegram russes semblaient vouloir se mobiliser pour payer 25 000 USD par prisonnier. D’autres font état de possibles transferts vers les autorités ukrainiennes.

Certains canaux Telegram, par exemple du “Groupe Spécial de Reconnaissance et d’Action” DHSRG “Rusich”, une PMC russe opérant notamment en Ukraine, proposent ouvertement d’envoyer des éléments au Mali pour tenter une opération de libération des otages

Figure 09 : Image d’un des mercenaires russes prisonniers du CSP lors de sa détention. Source : URL

Une possible campagne d’intoxication visant à impliquer les services de renseignement militaire ukrainiens a été lancée sur Telegram. Même si des contacts et de possibles petites formations ont eu lieu, convaincre les publics que les services ukrainiens combattent aux côtés des touaregs permettrait au Kremlin d’alléger le poids de la récente défaite sur le sol malien tout en compliquant la position diplomatique ukrainienne. 

L’agacement des réseaux Wagner et Africa Corps sur les réseaux sociaux est évident. Entre les appels à respecter une minute de silence, on trouve des critiques virulentes des Forces Armées Maliennes, accusées d’avoir abandonné leurs alliés Wagner lorsque la situation  tournait à leur désavantage. 

Alors que Wagner et l’Africa Corps vont probablement être forcés d’observer une pause opérationnelle et revoir leur ordre de bataille, l’impact sur la position des juntes sahéliennes envers leurs services et leur confiance dans les “instructeurs russes” envoyés pour les soutenir reste à évaluer, particulièrement au prix payé mensuellement.

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