
En dix-huit mois, entre mars 2025 et juillet 2026, la relation russo-togolaise est passée d’un lien diplomatique dormant sans ambassades résidentes à un partenariat de sécurité doté d’une base juridique ratifiée, d’un volet maritime et d’une traduction logistique concrète.
Le port de Lomé est l’objet réel de la relation. Avec un tirant d’eau de 17 mètres, premier port d’ Afrique de l’Ouest pour le trafic de transit, hub d’approvisionnement du Sahel enclavé : c’est cette plateforme portuaire, et non le marché intérieur togolais, qui fait du pays une cible prioritaire pour Moscou.
L’accord militaire entre les deux pays signé les 27 mars et 3 avril 2025, ratifié par la Douma le 7 octobre puis promulgué le 15 octobre 2025, prévoit exercices conjoints, formation, échange de renseignement et un usage réciproque d’installations portuaires militaires.
Tout indique que l’accostage du cargo sous sanctions Mikhail Britnev le 9 juillet 2026, puis le passage d’un convoi de blindés vers le Mali le 23 juillet, ouvrant un corridor Lomé–Bamako, marque le passage à l’effectivité de cette coopération.
Les accords Togo–Russie se situent dans une recomposition plus large des alliances en Afrique de l’Ouest, marquée par le recul relatif de l’influence française et américaine et la montée d’acteurs alternatifs comme la Russie mais aussi la Chine, la Turquie, et les pays du Golfe.
Ces accords peuvent accentuer les lignes de fracture au sein de la CEDEAO et entre États côtiers encore arrimés aux partenaires occidentaux (France, Union Européenne, États-Unis) et États basculant vers des partenariats sécuritaires russes, voire vers l’AES.
D’une relation dormante à un partenariat structuré
La relation bilatérale a longtemps relevé de la coquille vide. Les deux pays ont célébré en 2024-2025 le soixante-cinquième anniversaire de leurs relations diplomatiques sans qu’aucun n’ait de représentation résidente chez l’autre, Vladimir Poutine l’a lui-même relevé au Kremlin en novembre 2025, en annonçant l’ouverture réciproque d’ambassades dès 2026. Les contacts existent, avec la visite du représentant spécial pour l’Afrique Mikhaïl Bogdanov à Lomé en 2018, le déplacement de Faure Gnassingbé en Russie en 2019, la visite en novembre 2024 du vice-ministre Yunusbek Yevkurov et du lieutenant-général Andrey Averyanov à Lomé avec le ministère togolais de l’Économie.


L’accélération commence par la signature, le 27 mars 2025 à Lomé puis le 3 avril à Moscou, d’un accord-cadre de coopération militaire. Le processus russe suit ensuite un calendrier public : approbation par la commission législative gouvernementale le 22 juillet 2025, ratification par la Douma d’État le 7 octobre, promulgation par le président russe le 15 octobre, pour un texte à durée indéterminée.
La visite d’État de Faure Gnassingbé à Moscou les 18 et 19 novembre 2025 constitue le point d’inflexion politique. Premier tête-à-tête entre les deux dirigeants depuis six ans, il porte officiellement sur la diplomatie, le commerce, l’agriculture, l’énergie, la formation et la sécurité alimentaire, et se conclut par l’annonce de l’ouverture d’ambassades croisées. L’année 2026 verra la visite du ministre russe de la Défense Andreï Belooussov à Lomé les 8 et 9 mars , avec la signature d’un protocole d’accord maritime et logistique en avril, et confirmation par Sergueï Lavrov, début juillet, de l’ouverture de la mission diplomatique russe à Lomé, devenant l’une des quatre nouvelles ambassades africaines annoncées, qui porteraient le réseau russe sur le continent à quarante-neuf postes.
Un ciblage documenté depuis 2023
Cette trajectoire confirme que l’intérêt russe pour le Togo n’est pas nouveau : le pays est de longue date considéré comme une cible stratégique.
Dès 2023, le pays apparaît sur la liste des pays africains dans lesquels travaille Politology, l’ex-branche influence du groupe Wagner reprise par le SVR à la mort de son fondateur Evgeny Prigojine. Des documents obtenus par The Continent et partagé à un consortium média dont INPACT montre que Politology a identifié trois objectifs majeurs: contrôler une plateforme logistique en Afrique de l’Ouest, influencer le marché local du phosphate et discréditer la France sur place. Un an plus tard une campagne est lancée sur place dans le cadre des actions menées par Africa Politology. Les actions menées au Togo s’articulent autour d’une veille médiatique continue, de la production de notes stratégiques, et du développement d’activités de terrain combinant collecte de renseignements auprès de leaders d’opinion et mobilisation de réseaux de jeunesse.

En mai 2025, Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005 et dont la famille dirige le pays depuis 1967, est ré-élu et il embarque le pays vers de nouvelles alliances.
Le port comme monnaie d’échange
Le Port autonome de Lomé concentre la valeur de la relation. Il traite environ 90 % des échanges commerciaux du pays et génère quelque 75 % des recettes fiscales. L’ambassadeur russe met explicitement en avant son tirant d’eau de 17 mètres, environ deux fois celui de Cotonou, qui lui permet d’accueillir des navires de fort tonnage.
Ce que la Russie cherche avant tout est une plateforme logistique portuaire. Le projet, publiquement évoqué par l’ambassadeur russe, consiste à faire de Lomé un point de rupture de charge d’où des navires russes desserviraient l’Afrique de l’Ouest et les États sahéliens enclavés. La CCI-Togo et la représentation commerciale russe ont identifié en mars 2026 trois filières prioritaires — sécurité alimentaire, industrie minière, énergie — avec l’ambition affichée de dépasser le simple échange de biens pour créer des unités industrielles mixtes.
Les documents internes révélés lors de notre enquête avec le consortium « Propaganda Machine » identifient explicitement l’industrie phosphatière togolaise comme cible d’approche, ce minerai restant le principal moteur des exportations togolaises, qui ont progressé de 29,5 % au deuxième trimestre 2026.
En février 2026, le port de Lomé a été retenu pour acheminer 20 000 tonnes d’engrais minéraux offerts par la Russie au Niger, après une mission nigérienne d’une semaine à Lomé consacrée à la cartographie de la chaîne logistique.

En parallèle de la signature d’un protocole d’accord maritime et logistique en avril 2026 dans le sillage de la participation togolaise à un forum international des transports, les entreprises togolaises ont été encouragées à participer aux forums d’affaires Russie-Afrique.
Le volume commercial bilatéral demeure faible, essentiellement composé d’engrais, de céréales et de produits industriels russes ; les autorités des deux pays présentent l’ouverture des ambassades comme le déclencheur attendu d’une montée en régime.
Un constat s’impose à ce stade : l’économie n’est pas le moteur de la relation, elle en est l’habillage et la promesse. Le moteur est logistique et sécuritaire.
Toutefois, le port de Lomé est courtisé simultanément par de nombreux acteurs, ce qui limite la capacité russe à s’y assurer une position exclusive. L’Union Européenne a annoncé fin 2025 un investissement de plus de 12 millions d’euros sur quatre ans pour moderniser et sécuriser une dizaine de ports ouest-africains et centrafricains, dont Lomé, via le projet SCOPE Africa.
La Turquie prépare un mémorandum créant un corridor logistique entre Lomé et Mersin, son premier port conteneurs, pour pénétrer l’espace sahélien ; les échanges turco-togolais sont passés de 140 millions de dollars en 2021 à environ 270 millions.
Les États-Unis, enfin, évaluent depuis juillet 2025 le potentiel du site pour leurs propres opérateurs.
Juillet 2026, le navire sous sanctions américaines Mikhail Britnev (IMO 9081370) accoste au port de Lomé. A son bord sont présents des véhicules militaires que le navire a chargés au port de Baltiysk entre le 11 et 18 juin 2026. Après un voyage en partie sans AIS et sous escorte militaire du navire de guerre russe Aleksandr Shabalin, le cargo est venu décharger sa cargaison avant qu’elle ne prenne la route vers Bamako à travers le Burkina-Faso.





Le matériel militaire est convoyé par la route vers Bamako, via le Burkina-Faso.
Ce convoi confirme également la présence de membres de l’Africa Corps à Lomé, estimé à 300 membres.
Après le déchargement de sa cargaison et depuis le 08 août 2026, le Mikhail Britnev (IMO 9081370) est au mouillage au large de Lomé, annoncé pour un trajet retour vers le port Pevek en Russie.

Le principal risque de l’accueil de navires sanctionnés n’est pas militaire, il est réputationnel et financier. L’accueil de navires sous sanctions expose l’écosystème portuaire togolais à un risque de sanctions secondaires et de désengagement, alors même que 75 % des recettes fiscales du pays proviennent de l’activité maritime.
L’enjeu politique interne est réel. La séquence russe se déroule sur fond de contestation de la Ve République et d’une opposition qui exige des comptes sur la présence de forces étrangères dans les Savanes, sans réponse gouvernementale publique à ce jour.
Reconfiguration des partenariats militaires
Le Togo maintient simultanément une coopération sécuritaire avec les États-Unis, des exercices navals avec la France, des achats de drones et une coopération privée turcs, et un financement européen de son port. La doctrine assumée est celle du « non-alignement actif »
Depuis 2022, le pays est l’objet d’incursions depuis le Burkina-Faso de groupes liés au JNIM, occasionnant des attaques contre les villages et les positions militaires installées le long de la frontière. Face à cet expansionnisme, le Togo a mis en place des partenariats militaires avec la Turquie mais également la Russie, en plus des 8000 hommes déployés dans le cadre de la proclamation de l’état d’urgence dans cette région.

La Turquie est installée depuis fin 2023 notamment dans la base de Dihiaga, une des bases du réseau de fortifications et postes avancés le long de la frontière avec le Burkina-Faso. Ces bases sont situées à Banangandi, Djibontoti, Niamtougou, Kpentindjoaga, Waldjouague, Nioukpourma et Mandouri, construites par l’entrepreneur burkinabè EBOMAF.

La participation de combattants turcs dans des opérations de l’armée togolaise avait été révélée le 09 juin 2025 par la publication de témoignages et photos montrant des soldats de type européen accompagnant l’armée togolaise dans les opérations dans le village de Kpinkankandi, à l’extrême nord-est du Togo.

La présence turque est aussi technologique avec le déploiement de drones turcs Bakyatar, observés sur l’aéroport de Niamtougou depuis fin 2022.

La Russie déploie elle environ 300 hommes depuis janvier 2026 dont environ 200 combattants dans la base du 4ème régiment d’infanterie de Niampourma. Les premiers déploiements avaient donné lieu à des vols entre la Russie, le Mali et le Togo, avec des escales à l’aéroport de Niampourma.

Cette présence étrangère entraîne des questions récurrentes de la part de l’opposition politique.
Les autorités togolaises semblent vouloir délibérément limiter l’action de ces deux partenaires à la formation et au renseignement, possiblement pour ne pas voir se reproduire sur son sol les exactions documentées au Mali et en Centrafrique. En l’état, le seul fait solidement établi est l’existence d’un cadre juridique ratifié et d’un flux logistique documenté.
Pour la Russie, forte de cet accès renforcé au port de Lomé, notamment pour la marine militaire, Moscou dispose désormais d’une tête de pont maritime dans le Golfe de Guinée, favorisant de fait un ancrage et une exploitation de voies routières relativement sécurisées jusqu’aux différents pays de l’AES dans lesquels Moscou conserve des troupes déployées sous la bannière de l’Africa Corps et des ambitions d’exploitation économique forte.
Le Togo, charnière entre l’AES et la CEDEAO
Le Togo n’a pas adhéré à la Confédération des États du Sahel, dont le traité reste limité au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Mais il en a rejoint l’orbite fonctionnelle. Le débat public sur une adhésion est ouvert depuis janvier 2025, lorsque Robert Dussey a déclaré la chose « pas impossible ». Depuis, Lomé a présenté le 18 avril 2026 une Stratégie Togo-Sahel 2026-2028 articulée autour de cinq piliers : dialogue politique renforcé, corridors de transport, facilitation commerciale, coopération sécuritaire incluant le partage de renseignement contre les groupes jihadistes, approuvée par les trois États de l’AES . Des militaires togolais ont participé à des exercices conjoints avec les pays de l’AES, notamment les manœuvres « Tarhanakale » au Niger.
Le calcul togolais est double. Économiquement, le port de Lomé est devenu la principale porte maritime du Burkina Faso et du Niger, au détriment de Cotonou. Politiquement, une proximité avec l’AES offre à Lomé une légitimité externe alternative, dans un espace où les questions de démocratie électorale passent au second plan derrière les impératifs sécuritaires. En restant hors de l’alliance, le Togo conserve une meilleure position de négociation portuaire et davantage d’avantages macroéconomiques.
La Russie comme accélérateur du réalignement
Ce que l’enquête « Propaganda Machine » a pu documenter est un objectif explicite : consolider une AES pro-russe et l’élargir aux pays voisins. Le Togo y figure comme « perspective », son port étant qualifié de hub logistique vital dont il faudrait retirer l’influence française. Le pays fait aussi partie des pays ciblés par 35 campagnes informationnelles qui auraient été conduites entre février et avril 2024 avec la diffusion de 644 articles de propagande ou de désinformation dans au moins 35 médias ouest-africains, rémunérés entre 250 et 700 dollars pièce. Ces campagnes ont coïncidé avec les élections législatives et la réforme constitutionnelle au Togo.
La séquence ultérieure, avec accord de défense, visite au Kremlin, réception discrète du ministre russe de la Défense, correspond au plan d’approche décrit dans ces documents, sans pour autant que la causalité soit démontrée : la demande sécuritaire togolaise préexistait et suffirait à expliquer une partie du rapprochement.
Sur le terrain, les mêmes dynamiques déjà observées dans les pays de l’AES ou en République de Centrafrique sont en marche, comme observé le 18 mars 2026 à Lomé avec l’inauguration d’une fresque consacrant les 65ᵉ anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Russie et le Togo. La fresque a été réalisée grâce à African Initiative, la réseau d’influence lié au GRU et qui suit Africa Corps dans les pays où la Russie s’implante. Réalisée non loin de l’aéroport, visible depuis la route d’accès, elle est un nouveau marqueur fort de la bascule en cours engagée par le Togo.


La perception générale de l’action russe comme positive par les populations togolaises place le Togo dans la fourchette haute du continent, avec des pays comme le Mali, le Cameroun.
Publié en mars 2026, un sondage montre d’ailleurs que 49% des togolais interrogés ont une perception positive de l’influence politique et économique russe dans leur pays.

La Russie poursuit sa politique d’accords multi secteurs avec fin août 2026 la signature d’un accord sur la coopération universitaire. Le nombre de bourses d’État russes accordées aux étudiants togolais est passé d’une dizaine à 86 pour l’année académique 2024-2025, Faure Gnassingbé a publiquement remercié Moscou sur ce point au Kremlin.
Quels effets sur l’architecture régionale ?
Pour la CEDEAO, le Togo occupe une position de médiateur entre l’organisation et les régimes sahéliens. Un basculement trop visible lui ferait perdre cette utilité et fragiliserait le seul canal de dialogue résiduel entre les deux blocs.
Pour les pays du golfe de Guinée, l’accès portuaire russe crée un précédent que d’autres capitales côtières pourraient être tentées d’imiter, dans une zone où transitent hydrocarbures et flux conteneurisés et où la piraterie reste une préoccupation partagée.
Dans ce cadre de concurrence portuaire, le déplacement du corridor d’armement de Conakry vers Lomé redistribue non seulement des flux militaires mais aussi des rentes logistiques et une exposition politique, au détriment de la Guinée et, indirectement, du Bénin.
Face à cette évolution, la réponse occidentale reste pour l’instant diplomatique et financière : visite ministérielle française, financement portuaire européen, maintien de la coopération de renseignement américaine, plutôt que sanctions ou mesures coercitives directes contre Lomé.
Pourtant le secteur financier pourrait être l’axe d’effort qui fait la différence pour la Russie dans la mise en place d’une approche globale pour le Togo. D’après un rapport du Centre for Information Resilience sur le système de paiement alternatif A7, une chaîne Telegram russe « What’s Next », affirmait en mars dernier qu’A 7 jouerait “un rôle central dans le dispositif” et opérait au Togo comme « plateforme financière et organisationnelle » afin de soutenir les intérêts stratégiques de la Russie en Afrique, « en collaboration avec les Biélorusses ». En effet, une figure clé a été décisive dans le rapprochement du Togo et de la Russie: Alexander Zingman, un homme d’affaires biélorusse controversé en Afrique. En Mars dernier, A7 recrutait un directeur pays pour le Togo.




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